Je reprends conscience entre les rangées de serveurs, le froid mordant mes avant-bras même sous la veste grise. Les gants tactiques collent à mes paumes. Rien. Pas un souvenir des six dernières heures — juste le vide, et cette sensation de chute qui refuse de s'arrêter.
Les racks s'alignent devant moi, leurs LED vertes et ambrées clignotant comme des yeux qui ne cligneraient jamais. Les câbles surplombent ma tête, accrochés aux structures métalliques, et quelque part au-dessus, je sais que c'est la nuit. Complète. Totale. Paris est noir.
Je reste immobile un moment, laissant mon cœur retrouver un rythme. La montre affiche mes vitals : O₂ normal, pouls élevé. Je respire l'air froid et sec du centre de données. Rien ne bouge. Les ventilateurs des serveurs ronronnent, indifférents.
Puis je me réveille vraiment — ou je glisse plus profondément dans le sommeil, je ne sais pas. Le temps s'étire, se contracte. Quand je reviens, ma respiration s'est ralentie. Peut-être une heure, peut-être une minute. L'oreillette reste silencieuse.
Jusqu'à maintenant.
Je me mets à ramper entre les racks, les genoux pliés, les mains glissées sous le poids du gilet tactile. Pas de bruit. Les semelles ne font rien sur le béton grillagé. Devant moi, la porte de contrôle brille sous le panneau d'urgence rouge — une porte renforcée, lourde, avec un lecteur de carte qui pulse en ambre. À travers la petite fenêtre, l'obscurité complète.
« Ah, mes amateurs de frissons, vous commencez à peine et déjà paralysés ? » La voix crépite dans l'oreillette — une voix que je ne reconnais pas, mais qui semble me connaître. « Je vous regarde, je vous juge—et franchement, c'est décevant. Moi, je vais vers cette porte. On verra bien si vous avez les tripes de me suivre. »
Je fige. Cette voix n'est pas seule dans ma tête.
« Mm... vous avez choisi de commencer. Bien. » Une autre voix, plus grave, plus lente. « Mais ce qui dort dans cette pièce ne dormira pas longtemps. L'oreillette murmure déjà, si vous saviez l'écouter. »
Je me rapproche de la porte. Mes doigts touchent le cadre métallique — condensation froide. Le lecteur de carte pulse, pulse. À travers la fenêtre, toujours rien. Juste l'absence.
« Ah, vous m'aviez oublié, non? Pas grave—moi, je ne vous oublie jamais. Cette porte de contrôle m'appelle, mes amis; voyons ce que vos petits héros vont découvrir quand ils l'ouvriront. »
Ma main monte vers le lecteur. Je n'ai pas de carte. Je n'ai rien d'autre que mes gants, mes cicatrices invisibles, et six heures de néant.
Puis l'écran de la console dans la salle de contrôle s'illumine. Je vois le reflet bleu à travers la porte, et les lettres qui se forment sur le moniteur, même de loin : « Réinitialisation Mnésique — Sujet : Corbeau — Statut : Terminée ».
La voix revient, claire maintenant, triomphale : « Bienvenue dans le jeu, Corbeau. »
Qui a effacé ma mémoire — toi, ou quelqu'un d'autre ? Et pourquoi Orage t'attendait-il ?

