Je reprends conscience entre les serveurs. Le froid mord mes joues. Je ne sais pas comment je suis arrivé ici, ni depuis combien de temps je gis sur ce sol de béton grillagé. Les six dernières heures : néant. Un vide complet.
L'oreillette crépite. Une voix, celle d'une femme peut-être, ou filtrée par la distorsion : « Tu es réveillé. Bien. Sortir avant l'aube, Corbeau. C'est tout ce que tu dois savoir. »
Je me redresse, les gants tactiques collant à mes paumes moites. Ma montre affiche 04:17 — mon cœur s'accélère. Deux heures, peut-être moins. Les rangées de serveurs s'étirent devant moi, leurs LED vertes et ambrées clignotant comme des yeux qui me surveillent. Le froid est suffocant, presque hostile. Douze degrés, peut-être moins. Ma respiration forme des nuages de buée.
Près de la salle de contrôle adjacente, j'aperçois une chaise renversée, des papiers éparpillés, l'éclat bleu d'un écran allumé. Quelque chose s'est passé ici. Quelque chose de violent ou de précipité. Mais ma tête reste vide.
Je me mets en position basse, les mains glissant entre les racks froids. Mes doigts effleurent le métal condensé. Chaque pas reste silencieux — l'entraînement revient, même si la mémoire ne revient pas. Je progresse vers la porte blindée au fond de l'allée. Un panneau rouge « SORTIE » brille au-dessus. La porte elle-même est renforcée, acier ou composite, avec un lecteur de badge qui pulse en ambre.
À travers la petite fenêtre en verre teinté, je ne vois que l'obscurité. L'extérieur? Ou un autre couloir? Impossible à dire.
L'oreillette crépite à nouveau. Une voix masculine cette fois, différente, presque moqueur : « Alors, mes petits joueurs, vous commencez à peine et déjà vous hésitez? L'oreillette, le panneau, les serveurs... moi je viserais la porte. C'est là que les vrais secrets attendent. »
Secrets. Le mot me gèle plus que le froid.
Une deuxième voix, plus prudente : « Vous êtes près de la porte maintenant... mais quelque chose d'autre attend dans cette salle, j'en suis certaine. »
Je me fige. Ces voix ne viennent pas de l'oreillette — elles résonnent dans les haut-parleurs encastrés aux murs. On me regarde. On m'a toujours regardé, peut-être. Depuis que je me suis réveillé.
Je tourne vers la salle de contrôle. L'écran brille toujours, bleu et blanc. Je rampe entre les derniers serveurs, le cœur cognant contre mes côtes. Mes doigts touchent la porte de la salle — elle s'ouvre sans résistance, comme si elle m'attendait.
L'écran affiche « Réinitialisation Mnésique — Sujet : Corbeau — Statut : Terminée ».
Les haut-parleurs s'allument. La voix masculine revient, claire, triomphale : « Bienvenue dans le jeu, Corbeau. »
Qui a effacé ma mémoire — toi, ou quelqu'un d'autre? Et pourquoi Orage t'attendait-il?

