Épisode 2 : La batterie morte
Le givre dessine des fougères cristallines sur les vitres du van. À l'intérieur, l'air sent le métal froid, le café amer et cette odeur particulière des espaces trop longtemps habités par une seule personne — un mélange de solitude et de cuir usé.
Mathis a étalé ses outils sur un chiffon graisseux avec la précision d'un chirurgien préparant une autopsie. La batterie repose entre eux comme un cadavre mécanique. Ses mains se déplacent avec une économie de mouvement qui trahit des années de gestes répétés dans cet espace confiné.
Les parois du van sont tapissées de photographies punaisées sans cadre — un bestiaire fantomatique de créatures saisies dans leur intimité sauvage. Un renard roux figé à mi-bond. Un hibou grand-duc dont les yeux orange semblent suivre les mouvements dans la pièce. Des empreintes dans la neige, cataloguées avec des annotations manuscrites.
Léna ne peut s'empêcher de combler le silence. Les mots jaillissent d'elle comme l'eau d'une digue fissurée.
« Alors cette photo là, c'est un cerf ? Non wait, un élan ? God, je ne sais même pas reconnaître... Tu l'as prise où ? Et celle-ci, avec les arbres qui font comme des cathédrales gothiques, c'est exactement le genre d'architecture organique dont je parlais dans ma thèse... »
Mathis ne lève pas les yeux. Ses mains continuent leur travail méthodique.
« Sulfatation avancée. Plaques corrodées. »
Ses doigts effleurent une photo particulière — un paysage de branches nues entrecroisées formant une voûte naturelle. Le carnet est posé sur l'étagère la plus haute, coincé entre un guide d'identification des mammifères et une boîte de filtres photographiques. Elle le remarque parce qu'il détonne — tout le reste dans le van est neuf ou soigneusement entretenu, mais ce carnet est usé jusqu'à la corde, sa couverture de cuir craquelée comme une peau trop longtemps exposée aux éléments.
Elle le prend avant de réfléchir. L'ouvre.
Jour 847. Rien. Jour 848. Rien. Jour 849. Rien.
Des centaines de pages. Des milliers de « rien » alignés avec une régularité hypnotique.
« 'Jour 847. Rien. Jour 848. Rien.' Mathis, qu'est-ce que... Oh my God, il y en a des centaines ! Tu écris ça tous les jours ? Depuis quand tu... »
Le mouvement de Mathis est si brusque qu'elle sursaute. Il lui arrache le carnet des mains — pas violemment, mais avec une urgence contenue qui ressemble à de la panique.
« Touche à rien. »
Leurs regards se croisent. Pour la première fois depuis qu'elle est montée dans ce van, elle voit quelque chose dans ses yeux au-delà de l'agacement : une vulnérabilité brute, presque douloureuse.
« Hey ! Je... sorry, je ne savais pas que c'était... Fuck, Mathis, je voulais pas... »
Le craquement vient de l'intérieur de la batterie, son sinistre et définitif. Mathis s'immobilise. Ses épaules s'affaissent imperceptiblement.
« Irréparable. Trois jours minimum. »
Il repose ses outils avec une lenteur délibérée. Range chaque pièce à sa place exacte. Tous ces gestes pour retarder le moment où il devra prononcer le verdict.
« Tu n'as pas le choix. »
Léna sent le sol se dérober sous elle. Trois jours. Le van qui devait être un refuge temporaire devient une cage.
« Trois jours ? Non, non non non, je ne peux pas rester trois jours ! Viktor va... Il faut que je bouge, que je continue, I can't just sit here comme une sitting duck ! »
Le téléphone qui ne sonne pas
La lumière a changé. Plus grise, plus dense, comme si le ciel lui-même se refermait sur la clairière. Léna s'est recroquevillée sur la banquette arrière, genoux remontés contre sa poitrine.
Le téléphone apparaît dans sa main comme un objet honteux. L'écran s'illumine, jetant une lueur bleutée sur son visage. Une seule barre de réseau, fragile, intermittente. La batterie indique 12%.
« Quinze... quinze appels manqués. Tous du même... Shit. »
Mathis observe le téléphone avec un dégoût silencieux. Après un long silence, il demande :
« Qui tu fuis ? »
« Personne. Just... un malentendu. Genre, work stuff, tu vois ? Des clients qui... »
Il attend, impassible. Le silence pèse jusqu'à ce qu'elle craque.
« OK, OK ! C'est... c'est mon fiancé. Ex-fiancé. Viktor Sokolov. Et before you ask, non, ce n'est pas une simple rupture amoureuse. »
Mathis hausse les épaules.
« Les riches n'aiment pas les montagnes. »
Mais Léna secoue la tête, lui montre une photo sur son téléphone — un homme blond impeccable, sourire glacé, debout devant un hélicoptère privé.
« Les riches n'aiment pas les montagnes ? Tu ne connais pas Viktor. Il n'accepte pas qu'on lui dise non. Jamais. Il considère que... que je lui appartiens. Tu vois ? Ça c'est son hélicoptère. Un des trois qu'il possède. Il a des moyens, Mathis. Des gens qui travaillent pour lui. Des gens qui me retrouveront. »
Mathis fixe la photo longuement. Quelque chose dans son expression change — une reconnaissance, peut-être. Il ne dit rien mais range son équipement photographique dans une caisse métallique verrouillée. Geste défensif.
Le téléphone vibre. Nouveau message. Elle ne l'ouvre pas mais lit l'aperçu :
« Je sais où tu es. »
« 'Je sais où tu es.' How ? Comment il peut savoir ? J'ai payé cash pour le bus, j'ai éteint la géolocalisation... »
Elle éteint le téléphone d'un geste brusque. Trop tard — Mathis a vu le message.
« On part à pied. Maintenant. »
La visite d'Anca
Avant qu'ils puissent rassembler leurs affaires, un 4x4 cabossé arrive dans la clairière. Anca Popescu en descend, accompagnée de deux chiens de berger qui restent près du véhicule sur un simple geste.
« Mathis ! J'ai besoin de tes yeux d'artiste pour quelque chose qui n'a rien d'artistique. »
Elle remarque immédiatement Léna, évalue la situation d'un regard exercé.
« Nouvelle recrue ? »
« Mmh. »
Anca entre dans le van sans invitation, inspecte la batterie morte, secoue la tête.
« Trois jours minimum pour une pièce de remplacement. Peut-être quatre avec la météo qui arrive. »
Elle observe Léna qui se tient en retrait, nerveuse.
« Tu n'as pas l'air équipée pour la montagne. Ces chaussures ne tiendront pas deux kilomètres sur mes sentiers. »
« Équipée ? Well, je ne comptais pas rester longtemps. I'm more of a city person anyway, so... »
Anca la coupe :
« Je connais une fugitive quand j'en vois une. J'en ai hébergé assez. La question n'est pas pourquoi tu cours, mais si tu sais où tu vas. »
Elle se tourne vers Mathis, croisant les bras.
« Elle peut rester dans ma cabane. Plus sûr que ton cercueil roulant, et j'ai besoin de quelqu'un pour surveiller mes équipements pendant que je traque cette meute. »
Mathis hésite. Accepter signifierait admettre qu'il se soucie de la sécurité de Léna. Refuser signifierait la garder près de lui.
Anca lit son dilemme et sourit avec une cruauté affectueuse.
« Tu es pathétique, Mathis. Tu passes ta vie à cadrer le monde dans ton objectif, mais tu refuses de voir ce qui se passe juste devant toi. »
Elle sort une carte manuscrite de sa poche et la tend à Léna.
« Si tu veux un refuge, viens. Aucune question posée. Mais j'ai des règles : tu aides aux tâches, tu respectes mes horaires, et tu ne mets pas mes animaux en danger. »
Puis à Mathis :
« Les loups sont à cinq kilomètres nord-est. Quelque chose les a dérangés — probablement cet hélicoptère qui survole mes zones depuis trois jours. Si tu veux documenter leur comportement anormal pour mon rapport, c'est maintenant. »
Elle repart aussi brusquement qu'elle est venue. Mathis et Léna se retrouvent seuls. Léna tient la carte. Mathis vérifie son équipement photographique. Aucun des deux ne parle.
Mais Léna ne part pas. Et Mathis ne lui dit pas de partir.
Le choix du lynx
La nuit tombe. Mathis installe un petit générateur de secours qui alimente une seule lampe et le réchaud.
« Une seule lampe. Économise la batterie. »
Léna dessine compulsivement dans un carnet trouvé parmi les affaires de Mathis — des plans architecturaux frénétiques, des structures impossibles.
« Ces lignes... elles ne vont nulle part. Comme des labyrinthes sans sortie. That's fucked up, right ? Mes mains dessinent des prisons. »
Mathis observe ses mains qui bougent sans cesse.
« Tu ne peux pas t'arrêter. »
Ce n'est pas une question.
« Si je m'arrête, je pense. Si je pense, je panique. Et si je panique... well, tu as vu ce qui arrive when I panic. »
Mathis comprend — c'est exactement pourquoi il photographie. Ils sont les deux faces de la même fuite. Long silence partagé.
Puis Mathis sort une deuxième couverture, la tend à Léna.
« Tu dors là. Je dors dehors. »
« Dehors ? Mathis, tu vas geler ! Il fait moins quinze, and you're not a fucking polar bear ! »
« J'ai l'habitude. »
Mais il ne bouge pas. Il reste assis, dos contre la paroi du van, à regarder les photos punaisées. Léna suit son regard, s'arrête sur une image en particulier — un lynx, presque invisible dans la neige, regardant directement l'objectif.
« C'est lui ? Celui que tu attends depuis... depuis toutes ces pages de 'rien' ? »
Mathis acquiesce.
« Hier, quand tu l'as vu... tu aurais pu prendre la photo. Fifteen months et tu étais là, avec ton appareil. Mais tu ne l'as pas fait. »
Mathis ne répond pas immédiatement. Puis, si doucement qu'elle doit tendre l'oreille :
« Parce que tu étais là. »
Ce n'est pas un reproche. C'est une constatation qui les terrifie tous les deux.
Léna pose son carnet.
« Je peux partir demain. Aller chez Anca. Elle a dit aucune question, refuge sûr. That's what I need, right ? Safety ? »
« Tu peux. »
Mais aucun des deux ne bouge. Dehors, le vent hurle. À l'intérieur, le silence est assourdissant.
Mathis finit par se lever, sort dans la nuit. Léna reste seule, entourée des photos d'animaux sauvages qui la regardent.
L'hélicoptère dans la nuit
Léna se réveille en sursaut. Un bruit sourd, rythmique, qui se rapproche.
« What... what is that sound ? Mathis ? »
Mathis est déjà debout, tendu comme un arc. Il éteint la lampe d'un geste sec.
« Ne bouge pas. »
Le bruit s'amplifie — rotors d'hélicoptère. Un faisceau de projecteur balaye la forêt, passe au-dessus du van, continue. Mathis et Léna sont plaqués contre la paroi, retenant leur souffle.
Le projecteur revient, s'arrête sur la clairière. L'hélicoptère descend, proche, trop proche. Puis remonte, s'éloigne. Le bruit décroît progressivement.
Silence.
« C'est lui. C'est Viktor. I knew he would... Oh God, il me cherche vraiment. Avec un fucking helicopter ! Who does that ? »
Mathis ne répond pas mais son regard est dur. Il sort son téléphone satellite — celui qu'il utilise seulement pour les urgences.
« Oskar. J'ai besoin de la batterie. Demain. Pas dans trois jours. Demain. »
Il écoute la réponse, grogne.
« Je te revaudrai ça. »
Il raccroche. Se tourne vers Léna.
« Demain soir, on part. Tu vas où tu veux. Mais pas ici. »
Léna acquiesce, trop secouée pour argumenter. Puis, dans un murmure :
« Pourquoi tu m'aides ? »
Mathis la regarde longuement. Son visage est illisible dans la pénombre.
« Parce que je sais ce que c'est de fuir quelque chose qu'on ne peut pas affronter. »
Il ne précise pas ce qu'il fuit. Il n'a pas besoin. Léna comprend qu'ils sont liés maintenant — deux fugitifs différents, même désert intérieur.
Dehors, au loin, le bruit de l'hélicoptère résonne encore faiblement. Puis disparaît complètement.
Mais ils savent tous les deux qu'il reviendra.
Dans la forêt, invisible, patient, le lynx observe le van éclairé. Mathis ne le voit pas. Il ne regarde pas par la fenêtre.
Pour la première fois en quinze ans, il regarde quelqu'un d'autre qu'un animal.
